
Dans son enfance, Pierre Desproges a volé un pot de confiture.
Depuis, il essaie de se le faire pardonner. C’était un accident, car
Desproges a un bon fond. Mais cette histoire l’a beaucoup marqué. On
l’a tellement grondé qu’il s’est révolté contre tant d’injustice. Les
adultes sont vraiment des salauds, a pensé le petit Pierre. Mais, d’un
autre côté, ça n’est pas bien de voler la confiture, je suis aussi un
salaud, s’est dit le petit Desproges. Là-dessus, il est devenu grand.
Mais il n’a pas résolu le terrible problème que lui a posé un jour son
coupable délit. Desproges est terriblement moral et il déteste la
morale. S’il se donne en spectacle, c’est pour essayer de sortir de ce
dilemme paradoxal : la confiture c’est bon, la liberté de la voler,
c’est encore meilleur.
En 90 minutes, pour se libérer de sa honte
profonde, il nous raconte à sa façon cette histoire. Nous sommes ses
témoins, ses juges, ses psy. Dis-moi, cher public, n’est-ce pas que je
suis fait comme toi, que je ne suis pas un monstre, que j’ai ma place
parmi les autres… Eh bien, rassure-toi, Desproges, tu n’es pas pire que
nous, je dirais même mieux : tu es meilleur que nous, tu es excellent.
Le psychodrame de Pierre Desproges n’utilise pas les voies les plus
simples, on s’en doute. On n’a pas affaire à l’homme d’une seule pièce,
à l’un de ces robustes cabots du one man show installé dans ses trucs
et des certitudes. Côté mise en question de soi-même, on est servi,
quel régal. De la tendresse penaude à l’agressive crispation,
Desproges, perpétuellement attentif à réparer les dégâts qu’il vient de
faire et en même temps à désarmer nos tentations d’indulgence,
développe un superbe registre. A la fois fabuliste, conteur,
chansonnier, contrepèteur, journaliste, acteur, il s’exhibe avec une
impudique modestie très rare et très touchante. Jamais il ne trahit sa
vérité, jamais de masque, jamais de démagogie. Il est lui-même, et
c’est pourquoi il est seul. One mane.
Cette sensibilité nous ferait oublier qu’il est supérieurement drôle,
et que c’est pour rire qu’on va d’abord le voir. On rit sans relâche,
sauf le dimanche et le lundi. Tout juste un soupçon de lassitude
lorsqu’il met trop complètement en situation une scène de la vie
quotidienne ou lorsqu’il enfile un peu trop longuement les mots, son
péché mignon. Il n’est jamais meilleur que dans la nervosité, la
percussion, la rapidité. Un shooteur. Il marque. Il va marquer.
Le Quotidien de paris /
Philippe Tesson /
10/10/1986